Depuis le début de l’année, on dénombre neuf suicides et trois tentatives à France Télécom. Le rythme soutenu de la fin de l’année 2009 se poursuit en 2010, et se sont les mêmes métiers qui sont touchés : il s’agit en grande majorité de téléconseillers et de techniciens d’intervention chez les clients. Mais, il en ressort également que la gestion des salariés en congé longue maladie est concernée : elle rend leur réintégration dans l’entreprise impossible et les pousse vers la sortie. Il est urgent que la direction et les pouvoirs publics étudient cet aspect et lancent en particulier une profonde réforme du système de santé des fonctionnaires.

Les métiers concernés sont essentiellement les mêmes : sur les onze victimes, six étaient téléconseillers en centre d’appels et trois, techniciens en Unité d’Intervention. Ces métiers ont été identifiés comme étant à risque dans le premier rapport remis par Technologia en décembre à la direction de France Télécom. Et les raisons sont bien cernées : industrialisation excessive de l’activité, surcharge de travail, manque d’autonomie, isolement et compétition avec les collègues, agressivité des clients.

Outre ce constat, deux suicides sont, de manière évidente, en liaison avec le travail : le 2 janvier 2010, celui d’un téléconseiller à Quimper en arrêt maladie. De retour d’une mission à l’étranger, il avait subi le sort de toutes les personnes dans son cas : la mise au placard. Et pour en sortir, l’inévitable réorientation vers les centres d’appels. Il était âgé quarante huit ans et avait déjà fait trois tentatives de suicide, dans l’indifférence totale de l’entreprise selon la famille. La direction lui avait appris, par un simple SMS le 24 décembre 2009, que le rapprochement de sa compagne, elle-même salariée de France Télécom, de Rennes à Quimper était refusé.

Le jeune cadre qui s’est suicidé a Dijon le 11 février 2010, et qui vivait très mal ses difficultés d’intégration, avait connu plusieurs périodes de congé maladie. Il a laissé une lettre accusant France Télécom. Les familles ont confirmé les situations éprouvantes que ces deux salariés connaissaient depuis longtemps dans leur travail.

On note ainsi une autre caractéristique persistante : la plupart des victimes étaient en arrêt maladie depuis un certain temps ou sortaient d’un arrêt longue maladie, pour des troubles psychologiques. Faut-il conclure a leur fragilité mentale ? C’est prendre la conséquence pour la cause. Car si l’on se penche sur la gestion de ces salariés, on remarque plusieurs graves dysfonctionnements.

Les personnes en congé maladie de manière durable sont coupées de l’univers professionnel et, depuis quelques années, ne sont mêmes plus suivies par les assistantes sociales. France Télécom va jusqu’à les retirer de l’annuaire interne. Lorsqu’elles réintègrent le service, elles sont d’autant plus déphasées qu’il n’est pas rare que leur manager ait changé, voire que leur poste ait été supprimé et l’on attend immédiatement d’elles les mêmes résultats que les autres salariés. Aucune adaptation du poste n’est plus envisagée, aucune remise en cause du travail. Les conditions pour un échec de la réintégration sont donc réunies, sans doute de façon délibérée.

 Si le salarié est fonctionnaire et qu’il ne peut pas reprendre son activité professionnelle – un retour que l’entreprise s’évertue à rendre difficile – il est mis en retraire anticipée pour invalidité : il est donc évacué du monde du travail, sans avoir, bien sûr, les conditions d’ancienneté pour bénéficier d’une retraite à taux plein. L’analyse montre ainsi que France Télécom utilise la maladie et les procédures administratives pour réduire ses effectifs en se débarrassant de ceux qu’elle juge à « faible employabilité ». Quand on sait qu’il s’agit souvent de fonctionnaires qui ont subi des changements de métiers importants et donc une perte d’identité et de repères professionnels déstabilisante, on se dit que la boucle est bouclée.

 Outre la modification radicale de l’organisation et des conditions de travail, il est urgent que la nouvelle direction et les pouvoirs publics définissent un plan d’action pour revoir en profondeur le système de santé à France Télécom. C’est aussi à cette condition que l’on pourra véritablement voir le taux de suicides baisser dans l’entreprise.


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